Capture du 2012-03-03 16:18:49

Esclamonde, quel est ton nom ?

En ce mois de janvier 1707, le Quercy blanc avait rarement si bien porté son nom. Il faisait froid. La neige tombait drue et il y avait longtemps que l’eau des fossés n’avait pas dégelé. De retour du cimetière, Maître Marssa, curé de la paroisse Saint-Blaise de Septfonds, était frigorifié. Il remit une bûche dans l’âtre, mais le feu avait décidément bien du mal à réchauffer le petit presbytère.

Maître Marssa aimait son métier, sa « mission » comme il l’appelait. Fidèle aux enseignements, il se considérait comme un berger guidant ses brebis sur le chemin de la rédemption et assurant la cohésion du troupeau. Mais c’était bien quand une brebis venait à quitter définitivement le troupeau que Maître Massa détestait son métier. Fermer les yeux d’un paroissien était la chose la plus dure qu’il connaissait. Il avait beau savoir que le défunt rejoignait enfin le royaume du Seigneur, Maître Marssa ne voyait sur le moment que le deuil, la disparition et la souffrance.
Il faut dire que depuis 14 ans qu’il était arrivé à Septfonds, le prêtre avait tissé des liens affectifs avec tous ses paroissiens qu’il aimait comme ses enfants. D’ailleurs, n’était-il pas leur Père à tous ?

Cela avait été particulièrement vrai avec Esclamonde. Elle avait été une très bonne paroissienne. Présente à tous les offices, elle n’avait jamais hésité à venir l’aider pour préparer Pâques, Noël ou la Saint-Jean. Et puis, il y avait ses poulardes… Maître Marssa sourit à l’évocation de ce souvenir culinaire de premier ordre. Décidemment, la gourmandise était un péché auquel il ne saurait jamais résister.
Aussi, lorsque, la veille,  il s’était rendu au chevet d’Esclamonde pour l’assister dans ses derniers instants, il avait dû se faire violence pour paraître réconfortant dans ce moment tragique. Mais une fois rendu le dernier soupir, il n’avait su retenir ses larmes.

Par la fenêtre, Maître Marssa regardait la neige tomber. Il pouvait entendre les arbres craquer sous les assauts répétés du vent qui s’était levé. Sortant de sa rêverie, il ouvrit le grand coffre en bois qui trônait à côté de la porte. Maître Marssa en sortit un gros registre qu’il posa sur la table. Dans de pareils cas, se réfugier dans un travail administratif lui permettait de penser à autre chose. Il prit sur une étagère une plume d’oie dont il tailla la pointe et la trempa dans l’encrier. Maître Marssa ouvrit le registre à la première page blanche et commença à écrire.

du 13 janvier

Mortuaire

Esclamonde de …

La plume s’arrêta. Alors qu’il pensait tout connaître de ses paroissiens, Maître Marssa se rendit compte qu’il ignorait totalement le patronyme d’Esclamonde. Il fallait bien  admettre qu’il n’avait jamais ressenti le besoin de le lui demander. Autant il était fréquent que les femmes de la paroisse portassent le même prénom, autant Esclamonde était la seule des environs à avoir été ainsi baptisée. Pour tous, Esclamonde ….était simplement Esclamonde.

Cette ignorance embarrassa particulièrement Maître Marssa. Comme allait-il compléter l’acte mortuaire s’il ignorait le nom de la défunte ? Il ne se voyait pas poser la question à Raymond, son mari, alors qu’il venait juste d’enterrer sa femme. Il aurait pu demander à Françoise Gineste, sa bonne amie. Mais elle habitait près du moulin d’Henry et il n’était pas envisageable de s’y rendre par ce temps.

Maître Marssa réfléchit. Il y avait bien une solution, mais elle allait prendre du temps. Ceci dit, il était pour le moment bloqué chez lui et, avec la neige qui continuait de tomber, il était à peu près certain de n’avoir personne pour les vêpres. Il avait donc encore quelques heures devant lui avant la tombée de la nuit.
Il fallait « simplement » qu’il trouve dans son registre un acte concernant Esclamonde pour connaître son patronyme. Mais Esclamonde était plutôt âgée. Elle devait avoir près de 75 ans, 72 peut-être. Le registre qu’il avait sorti commençait en 1691. Il avait donc plus de chance de trouver ce qu’il cherchait dans le registre précédent. Maître Marssa se leva et retourna vers son coffre. Il en sortit le seul autre registre, qui commençait, lui, en 1661. Il s’était souvent demandé ce qu’étaient devenus les précédents registres. Pour ce qu’il en savait, son prédécesseur ne les avait non plus jamais eus entre les mains.
Maître Marssa ouvrit le gros volume à la première page et se plongea dans la lecture des morceaux de vie qui y étaient consignés. Il dut tourner quelques pages pour trouver le premier.

Conseil général de Tarn-et-Garonne | Archives départementales | 3E179-1

Le huictième may 1663 a esté  baptizé Pierre Montagne,
fils de Ramond et de Sclamonde Dandonne et
nasquit le septième desdits moys et ans. Son parrin Pierre de
Villeneufve de Saint Tou[1] et sa marrine Marie Dandonne
du Colombye.

Dandonne. Dandonne ? Ce nom, présent à deux reprises dans l’acte, ne disait rien à Maître Marssa. Aucune famille des environs ne le portait. Pas plus à Septonds qu’au Colombier. Esclamonde serait donc venue de plus loin ? Cela était peu probable, mais restait envisageable. Ceci dit, il existait bien une famille Dardenne qui était justement alliée aux de Villeneuve. Ils étaient bien connus puisqu’ils appartenaient à cette religion prétendument réformée qui avait fait des ravages dans le Quercy. Certains descendants de cette alliance étaient d’ailleurs toujours au Désert. Se pourrait-il que le curé ait souhaité travestir le patronyme pour masquer cette parenté ?

Maître Marssa aurait pu se contenter de recopier ce patronyme. Mais le doute, et surtout la curiosité qui venaient de le piquer, lui firent tourner quelques pages pour chercher un autre acte. Ce fut trois années plus loin qu’il en trouva un.

Conseil général de Tarn-et-Garonne | Archives départementales | 3E179-1

Le vingt sixtième d’april mil six cens soixante
six a esté baptizé Jehan Montagne, fils de Ramond
et de Sclamonde Carbonelle et nasquit le vingt
et quatrième desdits moys et ans. Son parrin a esté Jehan
Vailhand et marrine Margueritte Salesse.

Maître Marssa n’en crut pas ses yeux. Trois ans après le premier baptême, Esclamonde avait totalement changé de nom. Carbonelle était un patronyme bien plus fréquent dans les environs, mais il n’avait rien en commun avec ce fameux Dandonne. Il y avait bien entendu la possibilité d’avoir affaire à une femme portant le même prénom. Mais il n’avait jamais entendu parler d’une autre Esclamonde qui aurait épousé un autre Raymond Montagne. Son prénom était suffisamment rare pour écarter ce risque. Quant à l’enfant mentionné sur l’acte, Maître Marssa avait souvent entendu Esclamonde évoquer le souvenir de son fils Jean, décédé alors qu’il n’avait pas 25 ans. Il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait bien de la même personne. Mais pourquoi le nom n’était-il pas le même que sur le premier acte ?

D’un geste pressé, Maître Marssa fit défiler deux années supplémentaires. Il put ainsi découvrir, en date du 12 mai 1668, le baptême de Marie Montagne, fille de Galhard et d’Anthoinette Coutensou. La marraine du nouveau né était une certaine Esclamonde Carbounel. Galhard étant le frère de Raymond, Maître Marssa était, là encore, certain d’avoir affaire à la même Esclamonde. Après tout, Carbounel n’était qu’une simple variante de Carbonelle.

Les pages qui suivirent lui réservèrent autant de surprises. De juillet 1668 à juillet 1690, Esclamonde avait successivement porté les patronymes de Cardounel, Cardou, Cardonel, Carbounelle et Cardounelle.

En comptant les variantes, sur une période de près de trente ans, elle avait donc porté 8 noms différents, et n’avait jamais été nommée deux fois de la même manière. Quel était le bon ? Au-delà de la curiosité de la situation, Maître Marssa se rendit compte que les deux heures qu’il venait de passer à fouiller dans le passé n’avaient servi à rien. Il ne savait toujours pas quel nom écrire sur le mortuaire. Ne pouvant continuer plus avant ses investigations, Maître Marssa se résolut à choisir un nom au hasard parmi tous ceux qu’il avait rencontrés. Il se saisit donc de sa plume et reprit l’acte à l’endroit où il s’était arrêté.

du 13 janvier
Mortuaire
Esclamonde de Cardonel, femme de Ramond Montaigne, brassier du fauxbourg de Septfonts qui
deceda le 12 du susdict mois agée denviron soixante et douse années après avoir receu les sacremants
a ésté ensevelie dans le cimethiere de cette parroisse. Présants Blaise Douilhac charron et Jean
Darnaud brassier  tous deux de cette parroisse  non signés pour ne scavoir de ce recquis.

Conseil général de Tarn-et-Garonne | Archives départementales | 3E179-2

Une fois l’encre sèche, Maître Marssa referma le registre et le remit à sa place, pensif. Il ne pouvait s’empêcher d’imaginer une jeune Esclamonde, bonne chrétienne, fuyant sa famille réformée pour se réfugier dans les bras de l’Eglise romaine, et changeant de nom pour échapper à la répression. Maître Marssa sourit une nouvelle fois. Son imagination lui jouait encore des tours. Il ne pouvait s’empêcher de voir des histoires fantastiques là où il n’y avait sans doute qu’une suite d’erreurs, rien d’autre.

Dehors, la neige redoublait et la nuit tombait. Le froid arracha soudainement le curé à ses rêveries. Il ne s’était pas rendu compte que le bois avec presque terminé de se consumer dans le foyer. Maître Marssa était frigorifié. Il remit une bûche dans l’âtre, mais le feu avait décidemment bien du mal à réchauffer le petit presbytère.


Notes    (↵ Retour au texte)
  1. merci à maïwenn, merline et mistike pour leur coup de main paléographique

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14 commentaires

  1. Raphaël a dit :

    J’adore ! Superbe récit et très belle mise en mots du cheminement du curé. Merci.

    C’est un joli prénom. « Éclaire monde » en français si je ne me trompe pas ?

  2. Lulu Sorcière a dit :

    Belle mise en lumière du monde de Maître Marssa ! Esclamonde, un étonnant prénom à remettre au goût du jour .
    Merci Jordi !

  3. Oh mes aieux a dit :

    Merci pour ce très beau texte.
    Encore, encore !!

  4. Isabelle a dit :

    Jordi tu as le don de la narration et le pouvoir de nous transporter dans le temps. J’entends encore les arbres craquer.
    Maître Marssa doit sourire.

    Merci.

  5. Sophie a dit :

    Félicitations Jordi. Voilà une belle façon de décrire une recherche. On en oublie l’archiviste et on se prend à imaginer ce petit curé de campagne.

  6. Jordi a dit :

    Merci à tous !

    J’avoue avoir pris pas mal de plaisir à refaire vivre ce curé ^^
    @Raphaël : J’ignore totalement l’origine du prénom Esclamonde, si ce n’est qu’il s’agit d’une déformation d’Esclarmonde. La plus connue des Esclarmonde est sans doute Esclarmonde de Foix

  7. Camille a dit :

    Merci Jordi!
    encore une fois tu nous fais voyager dans le temps,bravo de savoir si bien faire revivre tous ces vieux papiers que j’aime!

  8. Jimbo a dit :

    Merci Jordi. Un vrai talent de conteur.

    Une histoire simple dans un monde compliqué. Cela fait du bien.

  9. logo a dit :

    Une très habile et très agréable manière de nous faire partager les hypothèses envisagées. Encore bravo ! Une question : pourquoi ce titre de « maître » pour le curé Marssa ?
    Merci

  10. Jordi a dit :

    « Maître » était souvent (pas toujours) l’appellation employée pour désigner les prêtres. L’abréviation habituelle était « Me ».

  11. Christine POURCEL a dit :

    la poussière des mots est comme la poussière d’étoile, elle nous guide sur le chemin de la connaissance, comme l’empreinte des pas de nos ancêtres nous garde dans le chemin.
    Merci pour ce moment doux.
    Christine

  12. jean claude a dit :

    Jolie histoire, beau travail de recherche et excellent exercice de paléographie; bravo. Si les actes paroissiaux ne sont pas toujours faciles à lire, les prêtres et curés qui devaient les rédiger ont également beaucoup de mérite..

  13. jean claude a dit :

    Jolie histoire, beau travail de recherche et excellent exercice de paléographie; bravo. Si les actes paroissiaux ne sont pas toujours faciles à lire, les prêtres et curés qui devaient les rédiger ont également beaucoup de mérite..

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