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Dissémination, enrichissement et création : les trois voies de la transmission du patrimoine

Il est d’usage dans notre métier de dire que les archivistes ont 4 missions fondamentales : Collecter, Classer, Conserver, Communiquer. Les célèbres 4C organisent toute notre pratique quotidienne.
Sauf que c’est faux.
L‘archiviste n’a que deux missions : gérer les flux d’information et transmettre le patrimoine. Les 4C ne sont que les moyens indispensables à mettre en œuvre pour remplir ces missions. Nombreux sont ceux qui rétorqueront que c’est une évidence. Que cela va sans dire. Mais je pense que cela va quand même beaucoup mieux en le disant.

Considérer des moyens comme une mission est dangereux car cela peut conduire, in fine, à oublier la mission elle-même en s’enfermant dans la pratique.
Le maçon qui ne penserait qu’à empiler des briques, en oubliant qu’il le fait pour construire un bâtiment, serait un mauvais maçon. De même, l’archiviste qui se concentre sur les 4C, en oubliant pourquoi il les met en œuvre, est un mauvais archiviste.

Je voudrais ici laisser de côté l’ingénierie documentaire pour concentrer mon propos sur l’aspect patrimonial.
La raison en est simple. C’est un aspect qui, depuis plusieurs années, évolue sur un modèle exponentiel.

Les usages numériques de circulation de l’information ouvrent des perspectives toujours plus nombreuses, offrent des possibilités toujours plus grandes. Les archivistes ne doivent pas rester en marge de ces évolutions. Au contraire, ils doivent les considérer comme des voies à suivre, des chemins à emprunter pour leur permettre de mener à bien leur mission de transmission. Il n’y avait, il y a peu de temps encore, que peu de moyens de transmettre le patrimoine. Ils sont aujourd’hui multiples et en permanente évolution. De nouveaux outils apparaissent chaque jour. C’est une opportunité que les archivistes doivent saisir.
La question n’est donc pas de savoir si nous devons utiliser ces nouveaux outils, mais plutôt de savoir de quelle manière nous devons le faire.

Honnêtement, je pense qu’il n’y a pas de réponse toute prête à apporter à cette question. Comme je le disais pus haut, de nouveaux outils apparaissent chaque jour, mais surtout, de nouveaux usages naissent quotidiennement, très difficiles à anticiper.
La meilleure solution est encore de regarder ce qui se fait dans d’autres domaines. Celui du journalisme est à mon sens une source d’enseignements de premier choix.

Depuis que le milieu journalistique a investi internet, la « consommation » de l’information n’est plus qu’une étape d’un processus beaucoup plus long qu’auparavant. Sur internet, l’information est relayée, commentée, redocumentée pour, finalement, devenir source de création par les citoyens eux-mêmes. L’information n’est plus une connaissance qui nous est délivrée par des « sachants », elles nous appartient.

C’est ce chemin que les archivistes doivent suivre. Transmettre le patrimoine c’est permettre aux citoyens de se l’approprier. La définition du verbe transmettre ne dit d’ailleurs pas autre chose : « mettre ce qu’on possède en la possession d’un autre »

Littéralement, transmettre un élément matériel du patrimoine conduit à son démantèlement et, in fine, à sa dégradation.
A l’inverse, la numérisation du patrimoine permet d’en transmettre des éléments dématérialisés. Cela conduit, cette fois-ci, à sa dissémination et donc à sa valorisation.

Les archivistes doivent donc œuvrer à faciliter la dissémination du patrimoine.

En l’état actuel de choses, le premier chantier qu’il nous faut mener est de lever les barrières juridiques qui s’y opposent. Le débat sur la réutilisation des informations publiques a abouti, il faut bien le reconnaître, à mettre des obstacles à la dissémination. Il faut donc revoir le corpus de licences, dont le seul objectif doit être de consacrer et de préserver le caractère public du patrimoine, au sens économique du terme. J’en avais expliqué les raisons dans ce billet.

La mise en place d’une licence payante doit être réservée aux usages qui dégradent ce caractère public. Cela ne doit donc concerner que la rediffusion massive d’images, qui tend à l’exhaustivité, lorsque le simple accès aux éléments dématérialisés du patrimoine est soumis au paiement d’une redevance.

En revanche, lorsque l’usage envisagé ne contrevient pas au caractère public, la réutilisation des informations, et de leurs images, doit être libre et gratuite, dans le seul respect de la loi de 1978. Ce cadre regroupe des usages suivants :

  • Utilisation des informations publiques seules (c’est déjà le cas).
  • Utilisation d’images sans rediffusion externe (c’est également déjà le cas)
  • Diffusion d’images à des fins d’illustration, que l’objectif soit commercial ou non (blog, article, livre, revue, exposition, généalogiste professionnel…)
  • Rediffusion massive (qui tend à l’exhaustivité) d’images lorsque l’accès libre et gratuit au patrimoine est préservé.

Sur Internet, il convient de ne pas entraver ces usages par un excès de formalisme administratif, tel qu’on le constate actuellement (impression, signature, envoi postal, renouvellement annuel, etc.). La simple acceptation d’une licence-clic est suffisante.

Le texte de cette licence doit bien entendu permettre le partage des images. Il faut pour cela intégrer une disposition similaire à la clause « share-alike » des licences creative commons, c’est à dire autoriser la concession de sous-licences, dans les termes identiques à ceux de la licence « originelle ».

Permettre la dissémination est une chose, la faciliter en est une autre. Cela passe par l’élaboration d’outils techniques favorisant la dissémination. Les liens pérennes renvoyant à l’image commencent à apparaître et se généraliseront progressivement. La mise de place de lecteurs exportables, sur le modèle de ce que fait la Bnf, est sans doute plus longue, mais va dans le même sens.

Enfin, nous, les archivistes, devons nous-mêmes participer à cette dissémination en faisant sortir le patrimoine des murs virtuels de nos sites. Nous devons pour cela investir les outils utilisés par les internautes. La présence des services d’Archives sur les réseaux sociaux est encore beaucoup trop timide en France. Nos confrères anglo-saxons constituent sur ce point un exemple à suivre.

Partager et faire partager sont les deux composantes de la dissémination. Elles doivent être mises en œuvre.

Le partage, étape essentielle à la transmission du patrimoine.(Occupy Paris | Stanjourdan | CC by-nc-sa)

La dissémination, n’est cependant pas la seule caractéristique des usages de l’information sur internet. L’utilisateur, c’est-à-dire le destinataire de l’information, a lui-même la possibilité de l’enrichir. Cet enrichissement peut totalement être adapté au domaine patrimonial en permettant aux chercheurs d’indexer les documents proposés à la consultation. Le résultat de cet indexation est une nouvelle couche documentaire, sans doute davantage centrée sur les usages que sur le contexte et donc complémentaire de celle produite par les archivistes.
Cette pratique commence à être mise en œuvre sur certains sites. Elle devrait, petit à petit, se généraliser, mais il convient également d’aller plus loin et de ne pas se limiter aux patronymes des traditionnelles sources de la généalogie. L’indexation doit être ouverte à d’autres fonds et sans doute à d’autres usages. Les fonds iconographiques, par exemple, se prêtent particulièrement à la folksonomie. De même, permettre aux usagers de commenter les documents est susceptible d’induire une interactivité entre les chercheurs et le patrimoine, mais également une émulation entre les chercheurs eux-mêmes.

Le but final de la transmission est bien entendu de diffuser la connaissance culturelle et scientifique. Cette connaissance doit être valorisée par l’institution qui en produit les sources.
Cela passe d’abord par la mise en place d’outils éditoriaux proposant des ressources extra-archivistiques venant compléter les fonds. Tous les centres d’archives disposent de bibliothèques historiques. Il devrait en être de même pour leurs sites qui peuvent donner accès à des ressources en ligne extrêmement variées. Les signets de la Bnf sont, là encore, un exemple intéressant.

Enfin, les archivistes doivent inciter à la formalisation de la connaissance, c’est à dire inciter à la création de contenus scientifiques par les chercheurs. La création est en effet l’ultime étape de l’appropriation du patrimoine par les citoyens. Le résultat de cette création doit être regardé comme un patrimoine de seconde génération. Il doit donc être valorisé. Que ce soit la publication d’articles sélectionnés, l’hébergement de blogs de « spécialistes » (sociétés savantes, associations, ou individus) ou même la mise en place d’un wiki spécialisé sur le patrimoine du département, les outils à développer sont très variés et n’ont pour limite que l’imagination des archivistes.

Dissémination, enrichissement, création. Tels sont les trois objectifs à suivre par l’archiviste qui souhaite transmettre le patrimoine qu’il conserve.

La numérisation de l’information offre des possibilités qui vont bien au delà de la simple diffusion sur internet. L’archiviste d’aujourd’hui doit investir ces nouveaux usages, afin que le patrimoine puisse vivre bien au-delà de nos institutions.

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Un commentaire

  1. Isabelle a dit :

    J’en ai rêvé, la Vendée l’a fait ! L’image qui nous a été transmise hier, d’un service d’archives, dynamique, ouvert, créatif qui fonde son travail et sa mission professionnelle sur le partenariat et l’échange fait l’effet d’un électrochoc : espérons que cela va éveiller des envies, comme ton article ne manquera pas de le faire aussi.
    Je croyais que le quatrième « C », « communiquer » c’était ça (les idées que tu développes), pas seulement donner le document demandé en salle de lecture par un chercheur ayant soigneusement rempli sa petite fiche. Et bien sûr que c’est ça car c’est à partir de là que les archives vivent et qu’elle deviennent passionnantes. Il y a encore du chemin à faire (pour exemple, on me refuse la mention du nom de notre association sur le site des AD locales, sous prétexte qu’on ne s’est pas affiliés à la fédération généalogique du coin : c’est du vécu) mais on sent l’émulation naissante et la prise de conscience. Quel progrès en aussi peu de temps !
    En tout cas je suis heureuse de vivre cette période et merci à tous ceux qui oeuvrent pour la partager avec nous par tous les moyens (presse, réseaux sociaux, blogs…).
    Isabelle

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