Nous sommes tes mères ...

Nous sommes tes mères …

Nous avons tous, dans nos greniers, un album ou une boîte à chaussures avec de vieilles photos de famille. Parmi celles-ci, il en est toujours une à laquelle nous sommes plus attachés, une qui éveille quelque chose en nous d’indéfinissable qui nous fait considérer cette photo comme un bien précieux, que nous voudrions préserver à tout prix. En cette journée de la femme, je voudrais vous présenter la mienne.

5 générations de femmes | E. Faure, 1923 | Archives familiales

 

Il s’agit d’une photo prise à Saint-Antonin-Noble-Val, dans le Tarn-et-Garonne, probablement le 4 février 1923, par le photographe E. Faure[1]. On y voit 5 femmes, mais plus précisément, 5 générations de mères et de filles. Particularité supplémentaire : chacune fut l’aînée de sa fratrie.

Catherine DELOURS (1823-1923)

Au premier rang, assise, trône l’ancêtre. Catherine Delours est née le 4 février 1823 à Saint-Antonin-Noble-Val. A sa naissance, la France était gouvernée par Louis XVIII. Fille de paysans, elle traversa donc la fin de la Restauration, la Monarchie de Juillet, la 2ème République, le second Empire, et la troisième République. Elle connut la guerre de 1870, la Commune de Paris et la première guerre mondiale. En 1845, elle épousa un peigneur de laine de sa commune, Jacques Mercadier, dont elle eut trois enfants. Catherine est morte en ayant passé le siècle, le 29 mars 1923, dans un monde qui n’avait plus rien à voir avec celui dans lequel elle était née.

 

 

Rose MERCADIER (1846-1933/1945)

Derrière elle, à sa gauche, se trouve sa fille aînée. Rose Mercadier est née le 28 novembre 1846 à Saint-Antonin-Noble-Val. Lorsqu’elle épouse, en 1867, Jean Lamouroux, charron de la commune de Cazals, elle laisse en bas de l’acte une belle signature, tracée d’une main assurée et, semble-t-il, habituée à l’écriture. Rose est la première femme de sa lignée à savoir écrire. Même son mari ne le sait pas. Le couple s’établira à Lavaurette et aura deux enfants. Deux filles. Je ne connais pas la date de décès de Rose. Les tables décennales de Lavaurette et des communes voisines ne laissent apparaître aucun décès à ce nom jusqu’en 1932. Je pense donc qu’elle est décédée entre 1933 et 1945, date d’apparition théorique des mentions marginales de décès.

 

Noémie LAMOUROUX (1868-1934)

A sa gauche, se trouve sa fille aînée. Noémie Lamouroux est née le 1er juillet 1868 à Saint-Antonin-Noble-Val. Elle se marie en 1892, à Lavaurette, avec Henri Roques, un tailleur de pierres de Septfonds. Ils s’établiront tous les deux dans cette commune et auront deux enfants. Deux filles. Cette famille vivra la révolution industrielle locale. La fabrication de chapeaux de paille était un artisanat traditionnel à Septfonds depuis la deuxième moitié du XVIIIème siècle. Le succès du célèbre canotier, lié à la modernisation des ateliers fait littéralement exploser la population septfontoise qui passe, en un siècle, de 850 habitants à 2200 habitants en 1900. En 1896, on compte sur la commune pas moins de 26 manufactures de chapeau[2]. Ce développement économique profite à tous, et toute la famille (Noémie, Henri et leurs deux filles) finit par entrer à l’usine. Noémie est donc la première femme de sa lignée à travailler « officiellement ». Je ne sais pas à quel moment se fait cette reconversion, mais sa carte de membre de la C.G.T, que je conserve, indique qu’elle est syndiquée depuis le 26 mai 1919. Noémie est morte à Septfonds le 4 novembre 1934.

Léa ROQUES (1896-1973)

 

A sa gauche, se trouve sa fille aînée. Léa Roques est née le 14 juillet 1896 à Setpfonds. Comme sa mère, son père et sa sœur, elle travaille à l’usine en tant que machineuse. Elle épousera un carrossier, Irénée Montagne, à Septfonds, en 1920. Celui-ci décédera 9 ans plus tard et elle élèvera seule leurs trois enfants, dont un qui, suite à une maladie, sera gravement handicapé. Léa est, de ce côté de mon arbre, l’ancêtre la plus éloignée dont les vivants se souviennent encore. Elle est décédée à Septfonds en 1973.

 

 

Simone MONTAGNE (1922-2003)

Dans ses bras, se trouve un bébé à l’air boudeur, sa fille aînée. Simone Montagne n’est autre que ma grand-mère paternelle. Elle est née à Septfonds, le 25 mars 1922. Sa vie fut radicalement différente de celle des 4 autres femmes de cette photo. Tout d’abord par son statut social. Elle fut celle qui a quitté la campagne et la pauvreté des ouvrières et ménagères qui l’avaient précédée. Douée à l’école, elle devint institutrice et s’établit à Caussade dans un premier temps, puis à Montauban. Sa seconde particularité vient de son mariage. Le hasard a voulu que Septfonds soit choisi comme lieu d’implantation d’un camp de concentration pour les réfugiés espagnols, lors de la retirada. C’est par ce hasard de l’histoire que Simone a pu rencontrer Justo Navarro Requena, mon grand-père, qu’elle épousa après la libération. Alors que tous ses ancêtres, depuis 1600 au moins, étaient, sans exception, localisés dans un cercle d’une vingtaine de kilomètres de rayon autour de Septfonds, elle a épousé un madrilène. Ensemble, ils eurent 2 enfants. Simone est morte à Montauban, le 10 juillet 2003.

 

Mon père aime me raconter, qu’enfant, lorsqu’il regardait cette photo, il pensait que sa famille avait été très riche et vivait avant dans un château. Ses yeux d’enfants ne voyaient que les tentures et les colonnades, mais ne voyaient ni le papier peint du décor, ni l’herbe du sol. Il ne savait pas qu’à l’époque les photographes arpentaient les campagnes. Il ne savait pas non plus que, sur les 1500 francs que Noémie, son arrière-grand-mère, avait reçu en dot pour son mariage, seuls 400 francs avaient été donnés comptant. 600 francs étaient en fait à valoir sur l’argent que leur devait un marchand de chapeaux. Quant aux 500 francs restant, leur paiement avait été échelonné sur 4 ans. Non, ces femmes n’étaient pas riches. Comme tous les habitants des campagnes reculées, elles étaient pauvres.

Pour ma part, l’archiviste et généalogiste que je suis ne peut s’empêcher de regarder cette photo avec un œil d’historien. Outre ce grand écart temporel (180 ans entre la naissance de Catherine et le décès de Simone), j’y vois l’évolution incroyable de la condition sociale de la femme. De la ménagère « sans profession », socialement soumise à son mari, on est passé à l’ouvrière dont la profession est enfin reconnue (la même que celle de son mari) pour arriver, finalement, à la femme socialement indépendante de son mari que fut ma grand-mère.

D’un œil amusé, je constate également l’évolution de la mode vestimentaire. En gardant à l’esprit qu’elles étaient probablement toutes endimanchées pour le passage du photographe, je regarde Catherine et Léa. Je compare la coiffe qui masque les cheveux de Catherine avec les cheveux libres de Léa. Je compare la robe de grosse toile avec la petite robe de satin qui laisse apparaître les bras et le bas des jambes. Je compare enfin les sabots de bois avec les jolies bottines à lacets. Quelle évolution !

Mais si j’aime cette photo, ce n’est pas tant pour ces détails que pour elles, ces femmes auxquelles je suis fier d’avoir, pour certaines, rendu leur nom. Quand je contemple cette photo, j’en oublie souvent le photographe. J’ai souvent l’impression que c’est moi qu’elles regardent. Je vois dans le regard de Catherine une certaine incompréhension, voire de la méfiance. Comment pourrait-elle comprendre le monde dans lequel je vis ? Je vois également le regard de Rose. Il semble empli d’affection et d’un amour tout maternel.

Immobiles, désormais figées pour l’éternité, elles me regardent toutes et semblent toutes me dire :

Nous sommes tes mères, nous t’avons enfanté. Ne l’oublie jamais.

Je ne l’oublierai pas.


Notes    (↵ Retour au texte)
  1. Je ne connais pas sa date de décès et j’ignore donc si cette photo est aujourd’hui dans le domaine public. Faisons comme si c’était le cas…
  2. Pour ceux que ça intéresse, je conseille d’explorer le site de la commune de Septfonds, dont la partie historique est très détaillée : www.septfonds.com.

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18 commentaires

  1. Cécile a dit :

    Très bel article ! Un bel hommage…
    Bonne continuation.

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  3. Bruno Gazave a dit :

    Bonjour Jordi,

    Je trouve cette photo et le texte que tu lui dédies particulièrement émouvants.

    Bravo ou merci pour elles, je ne sais pas ce qui est mieux.

    Bruno

  4. Jordi,
    ton texte est magnifique. Puisse t-il donner des envies généalogiques au plus grand nombre !
    Guillaume

  5. Pingback: Nous sommes tes mères … | Papiers et poussières | Histoire, généalogie et sourds | Scoop.it

  6. Camille Reynes a dit :

    Magnifique et émouvant hommage! Merci Jordi

  7. Elodie a dit :

    Très bel hommage. J’ai aussi réalisé une photo avec 5 générations de femmes, j’espère que mes descendants la retrouveront.

  8. CERVERA Jean-Claude a dit :

    Bonjour Jordi,
    Je m’appelle Jean-Claude CERVERA,

    Fils d’immigré espagnol né en Algérie, j’ai 66 ans, je suis généalogiste amateur débutant, et je viens de tomber, par hasard sur ton blog « papiers et poussières ».et sur le très bel article « nous sommes tes mères »

    Au-delà de la qualité de cet article, et de l’émotion qu’il suscite en faisant revivre ces mères, celui-ci a attiré mon attention à deux titres :
    • Le lieu où a été prise la photo Saint-Antonin-Noble-Val dans le 82
    • Le patronyme de votre ancêtre Catherine DELOURS, née le 04/02/1823

    Il se trouve que dans une des branches cognatiques de ma généalogie il y a une Elisa DELOURS né le 22/11/1859 à Saint-Antonin-Noble-Val !

    J’aimerai joindre à ce message, en pièce attachée, un extrait de l’ascendance et descendance de cette personne car j’apprécierai énormément de savoir s’il pourrait y avoir un lien de parenté entre Catherine et Elisa. (Ce qui me semble possible vu le patronyme et la faible population de Saint Antonin)

    Peux-tu m’aider à y voir un peu plus clair s’il te plaît ?

    J’attends avec intérêt tes impressions,
    Bonne journée
    Cordialement
    Jean-Claude CERVERA le 3 mai 2012

    J’ai une photo prise en 1887 à Montauban d’Elisa DELOURS Henri ARBENGUES et de leur fille Anna Augusta que je pourrai te faire parvenir sur ta boîte de courrier électronique

  9. Jean a dit :

    Quel bel article, quel bel échange…

  10. sylvie geay a dit :

    Bonjour,

    Ayant trouver, votre blog par hasard, etant de septfonds (Calvin : Chapelier a septfonds).
    genealogiste amateure, depuis 25 ans , ayant trouve un branche Montagne, je pense que nous sommes cousin eloigner.

  11. GEAY CALVIN a dit :

    Bonjour Jordi,

    ta grand-mere etait la marraine de ma maman Arlette calvin,la fille de calvin, bede, marthe et quand il avait la maison au pendu , je me raplelle quand elle vous gardaient l’été.
    Elle habitait a cote de GIgi, Bede Nicolas, tu demanderas a tes parents , ils connaissent ma mere.

    j’ai fait l’arbre genealogue , mais pas en ligne, il est a septfonds mais dans les cartons.

    depuis que nous avons demenager, je ne les retrouvent plus mais c’est avec plaisir, quand je les auraients retrouve de te faire des copie d’actes pour d’aide, car je n’ais pas encore finis mes recherches.

    cordialement..et une tres bonne annee 2013 a toute ta famille. j’habite vers rabastens, tu es dans la region.

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